«C’est une question de survie»: Adolf Ogi se fait du souci pour le tourisme et l’hôtellerie eu égard au franc fort et à la crise menaçante. L’ex-conseiller fédéral est père d’une hôtelière et connaît bien les problèmes de la branche. Il témoigne du respect envers la gastronomie, complimente l’hospitalité de la Suisse et dit ce qu’il reste encore à améliorer.
«Etes-vous un client loyal, c’est-à-dire qui revient quand un endroit lui a plu?
Oui, je suis un client loyal bien que ma carrière professionnelle m’ait bien évidemment amené dans des lieux différents à travers le monde entier. Autrefois, lorsque nos enfants étaient petits, nous faisions intentionnellement un Tour de Suisse chaque année au moment de Pâques. Je voulais montrer à ma fille et à mon fils la Suisse, ses quatre régions linguistiques et la diversité dans l’unité. Plus tard, nous allions toujours skier à Pâques à Zermatt; nous y étions des habitués. Ces vacances de printemps passées à skier ont manifestement laissé leur empreinte sur ma fille Caroline qui dirige aujourd’hui avec son époux l’hôtel Walliserhof de Zermatt.
Cela vous a certainement permis de mieux comprendre cette branche.
Tout à fait. J’entretiens de très bons rapports avec ma fille et vois à travers elle les joies et les souffrances des personnes qui dirigent un hôtel. Je vois par exemple que ma fille et son époux ont en tant qu’hôtes du «Walliserhof» une lourde tâche à surmonter. Même dans un lieu tel que Zermatt, il faut aujourd’hui se battre. Les difficultés monétaires se font également ressentir au pied du fascinant Cervin.
Quel danger représente un franc suisse fort pour le tourisme suisse et l’hôtellerie?
C’est un gros problème. Je me rends bien compte qu’il sera toujours plus difficile de diriger un hôtel de façon lucrative. Si le dollar n’atteint pas au moins 1 franc et l’euro 1 fr. 30 ou 1 fr. 40, beaucoup d’établissements du secteur de la restauration auront des difficultés. Il s’agira même tout simplement pour certains d’une question de survie. Une chose est sûre: les difficultés monétaires ont fait se détériorer la compétitivité. Nous avons bien désormais la réputation d’être chers.
Comment pouvons-nous changer cela?
Avec une meilleure communication. Nous devons mettre en avant nos grandes valeurs que les autres n’ont pas. Et nous devons aussi montrer aux Suisses la beauté du ski alpin et du ski de fond. En effet, beaucoup de compatriotes ont aujourd’hui tourné le dos aux sports d’hiver. Ils préfèrent aller aux Maldives ou en Thaïlande. La plupart des écoles n’organisent plus de camp de ski. Beaucoup d’enfants n’entrent ainsi plus du tout en contact avec les sports de neige. Plus tard, une fois adultes, ce sont autant de clients en moins pour notre tourisme. Ce développement est très inquiétant et a, à long terme, des effets très négatifs. Nous devons lutter contre cela.
Comment par exemple?
Beaucoup de stations de sports d’hiver ont déjà fait des tas de choses à ce niveau. En collaboration avec leurs hôteliers, elles proposent aujourd’hui à leurs très jeunes hôtes et à leurs parents des offres bien plus intéressantes qu’autrefois. Mais il est aussi important de transmettre tôt aux enfants le plaisir de bouger. Mon fils Mathias est malheureusement décédé très jeune en 2009. Nous avons fondé en sa mémoire l’association FREUDE HERRSCHT (le bonheur règne) en vue d’aider les enfants à développer une conscience corporelle meilleure et saine, entre autres via l’activité physique.
Le tourisme suisse pourra- t-il vraiment profiter du fait que davantage d’enfants fassent du sport?
J’en suis convaincu. Mais il ne faut pas oublier une chose: l’hospitalité. Elle est essentielle. La façon dont un hôte est accueilli, dont on s’occupe de lui, dont il est servi, accompagné et épaulé empreignent son bien-être. Lorsque je rentre dans un hôtel et fais mes premiers pas en direction de la réception, je ressens immédiatement si je suis un simple numéro ou un hôte bienvenu.
Supposons qu’il y ait un classement de l’hospitalité. Quelle place obtiendrait la Suisse?
Certainement parmi les dix premiers. Et ceci n’est pas tout naturel étant donné que pendant longtemps nous allions très bien.
Etes-vous en vérité un client exigeant?
Bien sûr que j’apprécie le confort d’un hôtel 5 étoiles, mais je me sens aussi bien dans une auberge simple et propre avec un personnel amical. En tant que client, j’attends du respect et une certaine gratitude. Mais il y a une chose que je ne veux pas: être mieux traité que d’autres simplement parce que je suis Ogi.
Et s’il arrive qu’on vous offre un café ou un dessert, appréciez-vous ce geste?
Les marges de la gastronomie et de l’hôtellerie sont aujourd’hui si serrées qu’il est sûr que je n’attends aucun cadeau. En tant que client, j’apprécie toutefois une petite marque de reconnaissance comme un petit café offert après un bon repas. Mais un hôtelier doit bien réfléchir à quel point il veut être généreux; la générosité ne devrait pas entraîner de pertes financières.
Eu égard au franc fort et à la crise menaçante, le facteur ‹hospitalité› est-il devenu encore plus important?
Le client fait certainement aujourd’hui encore plus attention qu’autrefois à ce qu’il obtient pour son argent et à la façon dont il est traité. J’ai l’espoir que, dans cette période difficile, beaucoup se demandent comment ils peuvent être encore meilleurs, plus innovants et plus accueillants. Chacun doit faire des efforts. Mais c’est justement dans le tourisme qu’il est important de se coordonner. Nous ne pouvons attirer les étrangers dans notre pays que si nous allons tous dans la même direction. Suisse Tourisme doit jouer un rôle de leader encore plus actif; aujourd’hui plus que jamais, toutes les autres institutions sont aussi sollicitées.
Lesquelles par exemple?
La SRG SSR par exemple. Notre télévision publique ne diffuse aucun programme informant exclusivement sur le tourisme d’été et d’hiver dans notre pays touristique. Il y a bien de temps en temps quelque chose dans «10 vor 10» ou «Schweiz Aktuell», mais la télévision pourrait et devrait en faire davantage pour le tourisme et, par la même occasion, pour l’hôtellerie et la restauration. Après tout, le tourisme est pour notre pays une des plus grandes sources de revenus.
Et que doit faire l’Etat?
L’Etat ne doit pas seulement intervenir avec de l’argent – ce qu’il a déjà fait avec l’augmentation des subventions pour Suisse Tourisme. Il y a aussi la possibilité d’une TVA réduite ou remise temporairement. Et le démantèlement de la bureaucratie doit surtout devenir un objectif. Je suis convaincu qu’au Palais fédéral on connaît l’importance du tourisme en général et du tourisme de montagne en particulier. En bonne combinaison avec l’agriculture et l’activité artisanale, commerciale et industrielle, un tourisme bien portant est en effet une condition préalable à la survie de nombreuses régions montagneuses.
Adolf «Dölf» Ogi vit le jour le 18 juillet 1942 à Kandersteg alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage. Il dirigea dans les années 60 l’office de tourisme de Meiringen. En 1964, ce fils de l’Oberland bernois entre à la Fédération suisse de ski à laquelle il offre huit ans plus tard en tant que directeur les «journées dorées de Sapporo». A partir de 1981 suivent six années en tant que directeur général d’Intersport avant qu’Ogi ne soit élu pour l’UDC au Conseil fédéral. Après avoir quitté le gouvernement en 2000, Ogi devint conseiller spécial pour le sport au service du développement et de la paix au nom de l’ONU.